Bruno James - Hommage
Rendre un dernier hommage à un être cher est un exercice forcément délicat. Avant tout, il convient de ne pas céder au réflexe qui consiste à générer du chagrin pour soi et pas toujours pour la personne disparue. Ce que je veux dire par-là, c’est que nous pouvons difficilement lutter contre une tendance à cristalliser certains événements de notre propre vie sur l’être qui s’en va, comme si tout devait disparaître avec lui.
Lourde erreur.
Pleurer pour lui est une chose. Mais les moments vécus AVEC lui, eux, ne disparaissent jamais. Au contraire. Ils s’inscrivent dans une logique de mémoire que le temps, fort étrangement, n’altère que fort modérément...
Logique. Justement.
« Logique », c’était un mot que Bruno détestait. Comment pouvait-il en être autrement, lui qui, par essence ou par provocation, cultivait les paradoxes à un degré inimaginable ?... Lui qui se faisait le chantre de thèmes revendicatifs révolutionnaires et qui, pourtant, ne s’inscrivait dans aucun des dogmes du genre à avoir fait école...
Cet étrange positionnement l’a poursuivi jusque dans la musique, car c’est surtout de cela que nous souhaitons vous parler, du Bruno au sein de ce groupe, de ce Bruno-là, que nous connaissons probablement mieux que quiconque, et pas de l’autre Bruno, celui que d’autres connaissent évidemment mieux que nous...
Le Bruno musicien était un paradoxe ambulant. Une énigme mathématique. Un hanneton. Pourquoi un hanneton ? Parce que la particularité de cet insecte réside dans son impossibilité mathématique et physique à pouvoir voler : ses ailes sont trop petites pour le poids de son corps. Pourtant, le hanneton s’en fout et vole quand même !...
En toute logique, un être aussi dyslexique que Bruno n’aurait jamais pu être musicien ! La dyslexie étant avant tout un dérèglement des sens métronomiques, vous imaginez le problème... Seulement voilà : Bruno s’en foutait et est devenu musicien quand même.
Oh, tout ne fut pas sans peine ! La plupart d’entre nous ne peut même pas imaginer la quantité de travail colossale qu’il a dû fournir tout au long de ces années ! Cela nous a valu de beaux fous rires, à essayer de transformer en 4 temps des plans que Bruno nous apportait naturellement en 3 temps ¼, voire en 2 temps ¾, rendant l’expérience musicale légèrement... psychédélique, dirons-nous... Et alors ? Nous avons pris le temps. Il y a eu des coups de gueule, bien sûr, car le bonhomme était du genre têtu, surtout quand il avait tort. Mais au-delà de la simple association de musiciens tenus par un but commun, il y avait une véritable symbiose créatrice entre nous, une synergie qui, en dépit de nos nombreux défauts, laissait souvent perplexes la plupart des observateurs extérieurs. Et ça, ce lien insondable et indéfinissable, c’est une expérience irremplaçable, probablement l’une des plus importantes de nos vies...
Il y a plusieurs mois de cela, bien avant la maladie, nous avions eu ensemble une discussion sur la pérennité du groupe dans l’avenir. Nous avions même totalement envisagé que Sed Lex ne soit plus seulement un groupe, mais une espèce de concept qui ne s’arrêterait pas à l’existence même de ses membres, mais pourrait se déployer dans le temps avec d’autres personnes que nous lorsque nous aurions pris nos retraites et que nous aurions refilé le bébé aux deux plus jeunes, là... Nous les aurions même aidé à trouver nos propres remplaçants, cela aurait été drôle, et nous aurions participé ainsi à l’édification d’une espèce de confrérie d’autodidactes du rock’n’roll... L’histoire en a malheureusement décidé autrement.
Car là aussi, aucune logique ne fut respectée.
Jean-Marc, notre ancien partenaire, citait souvent cette phrase : « La naissance est un suicide ». Certes. De fait, il serait totalement vain de se révolter contre l’idée même de la mort. La seule injustice concerne donc la forme qu’elle prend et surtout, surtout le moment de l’existence où elle frappe. Et là, en effet, nous ne pouvons que constater les dégâts. Là est notre désarroi. La dame en noir a frappé à un moment que personne ne pouvait envisager et surtout que personne n’est en mesure d’accepter.
A force de travail, d’efforts permanents, Bruno était vraiment devenu BON dans ce qu’il faisait. Il avait conquis sa place de haute lutte. Il se sentait enfin à l’aise, en osmose parfaite avec son rôle de frontman, ce qui n’est pas la chose la plus facile pour un chanteur... Il avait trouvé sa voie en canalisant sa voix. Et notre colère d’aujourd’hui, qui n’est rien d’autre que notre tristesse, tient surtout au fait qu’il n’ait pas eu le loisir de ressentir et d’exploiter ça plus longtemps. Le reste, notre chagrin, n’est rien en comparaison de cette absence totale de logique et surtout de justice existentielle.
Il nous restera à jamais des moments irremplaçables, ancrés dans nos mémoires. Car si certains d’entre vous n’ont qu’une idée toute relative de la vie d’un groupe de rock’n’roll, sachez que c’est un délire encore plus crétin que tout ce que vous avez pu imaginer ! Ca a à voir avec des crises de nerfs, des crises de fous rires, des bêtises de potaches, des ambiances enfumées, de la sueur, beaucoup de sueur, quelques relents de bière et surtout, surtout, de la musique FORTE. Très forte. Telle fut la vie de Bruno parmi nous. Et elle restera telle quelle, intacte à jamais. Le reste, ce que chacun d’entre nous a encore à vivre, n’est finalement que ce que nous en ferons. Mais lui, dans notre coeur ou dans un coin de nos cerveaux, sera là à jamais.
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